vendredi 28 mars 2008

day-lewis vs anderson

Article publié dans le numéro printemps 2008 de Blast

Adapté de «Oil !», le pavé d’Upton Sinclair, «There will be blood» est une grande fresque sur l’Ouest et le rêve américain autant qu’une introspection intime sur l’isolement et la folie d’un homme.
Sorte de western moderne visuellement époustouflant, cette épopée nous plonge dans l’industrie du pétrole en Californie au début du siècle dernier.
Piloté devant et derrière la caméra par deux artistes rares et au sommet de leur art : Daniel Day-Lewis et Paul Thomas Anderson, le film a été un immense succès critique.
L’occasion pour les deux stars de revenir sur cette fructueuse collaboration.


Comment vous êtes-vous rencontrés ? Qui a voulu travailler avec l’autre ?
Paul Thomas Anderson – C’est moi qui ai fait le premier pas. Je ne connaissais pas Daniel personnellement, et pour ce film, je ne voulais que lui.
Je ne voyais personne d’autre pouvant interpréter Plainview. Je n’osais pas trop aller le voir, mais aux deux tiers de l’écriture du scénario, j’ai pris mon courage à deux mains…
Daniel Day-Lewis – Non, non, il plaisante là. C’est évident que j’avais envie de tourner avec lui.
Je ne tourne pas beaucoup, les rôles que je choisis son vraiment importants pour moi et je m’y investis totalement.
Paul est venu me voir avec son histoire, et ce qui m’a vraiment donné envie de faire le film, c’est lui. Parce qu’il est aussi fou que moi.
J’ai tellement voulu faire ce film, et pourtant il a mis du temps à se faire car nous avons eu du mal à trouver les financements, que j’ai mis deux ans ma carrière entre parenthèses en attendant que l’on puisse le faire.

En France, nous ne connaissons pas vraiment l’œuvre d’Upton Sinclair. Qu’est-ce qui vous a donné envie de l’adapter ?
Paul Thomas Anderson – Je dois avouer que je connaissais moi-même très peu son œuvre. Au lycée, il fait parti de ces auteurs qu’on nous impose et que l’on nous demande d’étudier.
Je me souviens qu’il avait fallu un jour que je fasse une fiche de lecture à propos de «Jungle», son livre le plus connu, mais je ne l’ai jamais lu et j’avais tout inventé.
C’est un auteur connu mais dont peu de gens ont lu les romans. Il a pourtant écrit une centaine de livres, il écrivait beaucoup, sa femme l’appelait «la machine à écrire».
Lorsque j’ai découvert «Oil !», c’est le personnage principal et sa quête à tout prix qui m’a inspiré. Des passages du livre qui m’ont donné envie d’en développer d’autres, et le scénario s’est écrit comme ça.
Le travail d’adaptation d’une œuvre littéraire est un processus très chaotique, alors de temps en temps je m’éloigne consciemment du roman.
Je me suis surtout concentré sur les 150 premières pages du livre, mais il reste tout de même la principale source d’inspiration.


Le rôle de Daniel Plainview est incroyable pour un comédien, il est d’une complexité et d’une richesse intense. Comment l’avez-vous abordé ?
Daniel Day-Lewis – Vous savez, c’est une question qui revient assez souvent, que beaucoup de gens se posent, mais il n’y a pas de recette. Le jeu n’est pas une science exacte, elle repose sur le ressenti donc sur une notion abstraite.
L’imaginaire a une place très importante lorsque je crée un personnage, et cet imaginaire est nourri par mon inconscient. Une fois que je suis en condition, ce qui peut prendre quelques mois, le travail a sa propre vie et se nourrit de lui-même. Je n’ai plus besoin d’y penser, je le suis.
Moi-même j’ai des difficultés à l’expliquer, il y a vraiment un mystère autour du jeu. C’est comme un basculement.

Votre interprétation a été acclamée par la critique internationale, vous avez reçu tous les Prix possibles et imaginables pour votre composition. Les récompenses, la reconnaissance, ce sont des notions qui comptent pour vous ?
Daniel Day-Lewis – Je ne sais pas si les Prix sons importants ou non. Si ce sont des choses que l’on retient. Je pense personnellement que ce qui reste, c’est le film.
La satisfaction que j’éprouve vient vraiment de là, du résultat sur l’écran, du travail accompli.
Cependant, un Prix me procure toujours beaucoup de plaisir. Vous savez, plus jeune, j’étais un voyou, je trainais dans la rue à faire des conneries, je n’allais pas à l’école, ou alors pour récupérer des mauvaises notes.
Avant d’exercer mon métier, je n’avais jamais rien gagné.



Les 15 premières minutes, quasiment muettes, sont particulièrement sensationnelles. Le film démarre par du noir, suit un son tout droit sorti du répertoire d’un Ligeti, puis on découvre la vie sous les traits de Daniel au fond d’un puits. J’ai beaucoup pensé au prologue de «2001» de Kubrick. Et vous dédiez votre film à Robert Altman. Ce sont deux cinéastes que vous aimez ?
Paul Thomas Anderson – Tout a fait, ce sont deux immenses réalisateurs que j’apprécie énormément.
Kubrick évidemment, la façon qu’il avait de faire ses films, le résultat sur l’écran et les émotions qu’ils procurent, relèvent du génie.
Quant à Robert, au-delà du culte que je lui voue (notons de nombreuses similarités entre «Short Cuts» et «Magnolia»), c’était un réel ami, avec qui j’avais travaillé sur son dernier film («A Prairie Home Companion»).

Après «Gangs of New York», vous enchaînez avec un autre grand méchant qui restera. Quand on connaît l’implication que vous mettez dans vos rôles, vous n’avez pas peur un jour de rester fou ?
Daniel Day-Lewis – Non pas du tout.
Paul Thomas Anderson – Il l’est déjà !
Daniel Day-Lewis – Non non, c’est vrai qu’il me faut du temps pour ressortir de mes personnages, mais j’y parviens toujours. Cependant en ce qui concerne Daniel Plainview, je ne suis pas objectif bien sûr, mais je ne le vois pas comme un fou.
C’est un homme qui, par soif de pouvoir et d’argent, va complètement perdre contact avec le monde et ceux qui l’entourent.
Tout vient de la méfiance et du mépris qu’il avait pour les autres, il s’est détaché lentement de toute notion d’humanité, mais comme son comportement l’a toujours servi, il n’a jamais eu besoin d’en changer. Le phénomène s’amplifie et il s’enfonce. Mais c’est un cheminement compréhensible, donc pour moi il n’est pas vraiment fou.


Votre film est le genre dont les images sont indissociables de la musique qui les accompagne. Vous avez confié la composition de la bande originale à Jonny Greenwood. Pourquoi ce choix ?
Daniel Day-Lewis – Parce que Radiohead est un groupe formidable.
Paul Thomas Anderson – Exactement. Je connaissais Jonny et lorsque j’ai pensé à la musique du film, c’est son nom qui m’est venu en premier. Ce qui est étrange puisqu’il n’avait jamais réalisé de bande originale auparavant.
Je suis allé le voir avant la fin du tournage pour lui donner le scénario et qu’il commence à réfléchir un peu aux ambiances.
Il était très nerveux mais très excité. Il m’a envoyé des démos que j’ai tout de suite adorées, avec beaucoup d’instruments.
Il a l’habitude de travailler avec des orchestres puisqu’il est le compositeur de la BBC, et il a fait sur notre film un travail remarquable, il a réussi a donné des sons spéciaux aux instruments et à créer ce que j’attendais.
Exactement dans l’esprit et les émotions que nous voulions transmettre avec ce film.


Repères : Daniel Day-Lewis en 10 dates

1957 Naissance le 29 avril à Londres, Angleterre.
1986 «My Beautiful Laundrette» de Stephen Frears et «Chambre avec vue» de James Ivory.
1988 «L’insoutenable légèreté de l’être» de Philip Kaufman.
1989 «My Left Foot» de Jim Sheridan. Oscar du Meilleur Acteur.
1992 «Le dernier des Mohicans» de Michael Mann.
1993 «Le temps de l’innocence» de Martin Scorsese.
1994 «Au nom du père» de Jim Sheridan. Nomination à l’Oscar.
1998 «The Boxer» de Jim Sheridan. Nomination à l’Oscar.
2003 «Gangs of New York» de Martin Scorsese. Nomination à l’Oscar.
2008 «There will be blood» de Paul Thomas Anderson. Oscar du Meilleur Acteur.


Repères : Paul Thomas Anderson en 10 dates

1970 Naissance le 26 juin à Studio City, Californie, USA.
1988 Premier court métrage amateur : «The Dirk Diggler Story».
1991 Il se fait virer de son école de cinéma.
1993 Ecrit et réalise le court métrage «Cigarettes and Coffee» qui bluffe tout le monde.
1996 Sortie de «Sydney», son premier long métrage, aussi connu sous le titre «Hard Eight».
1997 «Boogie Nights» et sa plongée dans le porno yankee des seventies.
2000 «Magnolia» remporte l’Ours d’Or à Berlin.
2002 Avec «Punch Drunk Love», il remporte le Prix de la Mise en Scène à Cannes.
2006 Il assiste Robert Altman, diminué, sur son dernier film : «A Prairie Home Companion».
2008 Succès de «There will be blood».


«There will be blood» de Paul Thomas Anderson, avec Daniel Day Lewis, Paul Dano et Kevin J. O’Connor. En salles depuis le 27 février.