mardi 15 avril 2008

super michel !

Article publié dans le numéro printemps 2008 de Blast


Superstar internationale de la pub et du clip dans les années 90, Michel Gondry connut un passage délicat au grand écran («Human Nature», 2001), avant de s’affirmer et de s’épanouir avec «Eternal sunshine of the spotless mind» et «La science des rêves».
Avec son cinquième film, «Be Kind Rewind», il s’attaque à tous les thèmes qui lui sont chers : la musique, le cinéma, la création et le partage. Jack Black et Mos Def y interprètent les deux mascottes d’une communauté d’un bled du New Jersey, qui vont retourner avec les moyens du bord les VHS du vidéoclub malencontreusement effacées.
L’occasion pour le réalisateur français de revenir sur ce qui l’inspire, et ce qui le fait rêver.



Le titre français de «Be Kind Rewind» est «Soyez sympas, rembobinez», ça fait un peu titre québécois, non ?
Ah oui, tiens.

Je suppose que c’est un kif absolu pour un cinéphile, de pouvoir refaire tous les films qui vous ont marqués et avec lesquels vous avez grandi. Est-ce que «Be Kind Rewind» est né de ce désir ?
En fait pas vraiment, ce n’était pas une idée personnelle liée au cinéma, mais plutôt centrée sur l’aspect communautaire. J’avais envie de faire un film où les gens produiraient eux-mêmes leur propre divertissement. Qu’ils soient en même temps créateur et spectateur de leur œuvre. Que plutôt que de payer pour voir le dernier blockbuster, ils trouveraient plus amusant et divertissant de se voir eux-mêmes, comme dans un film de vacances.
Il y avait aussi dès le départ cette idée de recyclage, de poubelles, de vraiment créer avec ce que l’on a sous la main. C’est un peu aussi le principe de l’enfant qui joue avec la boîte de son cadeau de Noël en laissant le cadeau de côté. J’aime bien ça. Ça m’a toujours fasciné : débarquer dans une décharge, rassembler des trésors pour construire quelque chose et ainsi donner à des objets abandonnés une seconde vie, une seconde utilité. C’est une chose qui m’a toujours fait rêver. Plus qu’un hommage au cinéma, j’ai surtout voulu montrer que l’on pouvait s’amuser ensemble avec pas grand-chose.

Pas grand-chose, mais c’est un film américain, avec des moyens confortables…
Oui c’est clair, on avait un budget correct, on était une grosse équipe, on a tourné en 35mm…

Avec l’argent du système, vous faites quelque part une satire du système.
Oui, un petit peu, c’est vrai. On peut le voir comme un film sur une communauté qui se crée son propre système, et court-circuite ainsi le système en place qui les tenait en laisse.


Pourquoi tournez-vous la plupart du temps aux Etats-Unis ? Quelles sont les grosses différences avec les productions françaises ?
Il y a beaucoup plus de contraintes aux Etats-Unis, il faut faire travailler plus de gens, les équipes sont plus lourdes. Il y a plus de moyens et donc ça coûte plus cher. Mais d’un autre côté, ça crée une sorte d’efficacité qui est très agréable lorsque l’on doit gérer tout ça. Tout se fait plus rapidement.
Mais en France, l’efficacité est également au rendez-vous. En fait, partout où je vais tourner, je prends du plaisir. Je n’aime pas débarquer avec une équipe d’habitués, en terrain conquis. Il y a d’excellents techniciens partout dans le monde et j’aime les découvrir. Dernièrement sur un tournage au Japon, j’étais le seul français. C’était génial car j’ai découvert une équipe remarquable et passionnée.
Au début de ma carrière, mon anonymat me faisait me remettre continuellement en cause, car les techniciens ne me connaissaient pas et pouvaient peut-être douter de mes capacités, donc il y avait toujours une « journée test ». Sur «Eternal Sunshine» par exemple, c’était quand même Charlie Kaufman la vedette, moi je me faisais tout petit. Donc à un moment donné, il fallait que je les mette tous dans ma poche. Pas que je les dompte, mais que je les séduise, que je gagne leur confiance. Et on a fait ce plan-séquence complètement fou, qui était très compliqué et auquel personne ne croyait, c’était à la fin de la première semaine, et ça a vraiment été un tournant, car de part mes capacités techniques, j’ai su apporter des solutions auxquelles personne n’avait pensé. J’ai bluffé tout le monde et là c’était acquis, ils ont adhéré à mon univers et m’ont suivi. Mais il y a toujours un tournant sur un tournage.

La question à 10.000$ : comment avez-vous choisi les films à refaire dans «Be Kind Rewind» ?
Il fallait prendre des films que la plupart des gens ont vu, soit qui font partie de l’inconscient collectif, soit qui sont très populaires. Il fallait aussi qu’ils existent en VHS, donc qu’ils soient d’avant les années 90 et l’arrivée du DVD.

Y a-t-il un film que vous auriez aimé «swédé» et que vous n’avez pas fait ?
J’aurais adoré refaire «Retour vers le futur», qui est l’un de mes films préférés, mais je n’ai pas pu à cause des droits.

A cause des droits ?! C’est fou qu’ils ne vous aient pas laissé le faire. C’est quand même un hommage que vous leur faites en «swédant» leurs films.
C’est très gentil de dire ça, mais pour chacun il fallait avoir les droits, et le plus compliqué à obtenir, c’était l’autorisation de filmer les jaquettes des vidéos. C’était un vrai casse-tête car il fallait absolument les montrer. Ce sont les images de ces jaquettes qui définissent le film aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas. Et comme les films «swédés» par nos protagonistes le sont sans avoir vu l’original, ils n’ont que ces images pour s’inspirer et les refaire. Ça a été très difficile, mais au final, on est arrivé à faire à peu près ce qu’on voulait.

Dans le film, ils emploient le mot «sweded» pour dire «remaker». Ça vient d’où «sweded» ?
Je pensais à de la suédine, qui est une sorte de faux daim, une matière synthétique très soyeuse que j’aime beaucoup. J’avais un blouson dans cette matière quand j’étais plus jeune et je l’avais recyclé pour faire des marionnettes dans un clip de Oui Oui. Et en fait, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à ça mais c’est resté.
Ensuite, c’est devenu la Suède, quand Jack Black a improvisé lors du tournage et dit que leurs films venaient de Suède. J’ai trouvé ça tellement drôle et décalé. Je crois qu’au départ on voulait dire «pimp», mais ça faisait trop MTV.


Après avoir fait de petits remakes avec les moyens du bord, si Hollywood vous faisait un pont d’or pour remaker un film, accepteriez-vous ? Et pour quel film ?
Non ça ne m’intéresserait pas du tout. On m’a déjà proposé plusieurs choses et j’ai toujours refusé. Dans le processus de création, inventer une histoire, c’est ce qui me plait le plus. J’aurais beaucoup de difficulté, voire aucun plaisir, à ce qu’on m’en impose une.

Depuis «La science des rêves», on a l’impression de vraiment vous découvrir, comme si, après avoir fait vos preuves au cinéma, vous aviez plus confiance en vous pour nous proposer des choses beaucoup plus personnelles.
Oui bien sûr. Ça vient principalement du fait que depuis «La science» j’écris mes scénarios, donc je m’appuie plus sur mon expérience personnelle, mes sensations, mes rêves et mes souvenirs. Mais en même temps, «Be Kind Rewind» est très accessible. L’histoire est assez classique, c’est plus dans la forme que ça l’est moins.

C’est un film objectivement accessible dans sa construction, mais c’est une représentation de votre réalité, qui elle, est très subjective.
Oui, mais je pense que l’on a tous notre propre réalité.

On vous sent très fan de Jack Black. Comment l’avez-vous connu ?
A Los Angeles il y a déjà quelques années. Je l’aime beaucoup. Il n’a pas un parcours classique. Il est un petit peu comme moi. Il vient de la musique (Tenacious D), il est passé par la télé, puis le cinéma. Je l’ai toujours bien aimé. On a essayé plusieurs fois de travailler ensemble, mais ça ne s’était jamais fait. Et puis là, je ne lui ai même pas passé le scénario, je lui ai juste raconté l’histoire de vive voix, et il était emballé.

Et sur un tournage alors, il se lâche beaucoup ?
Oh oui, ça on peut dire qu’il se lâche bien. Il improvise tout le temps, ce qui est très plaisant car il a le sens du rythme. Il connaît son texte sur le bout des doigts mais proposera toujours des choses différentes. Il a une inventivité et une énergie assez colossale.

Au début de votre film, avant que Jack Black ne se fasse court-circuité, il y a cet excellent gag de l’escalade du grillage. Comment l’avez-vous réalisé ?
Il n’y a aucun trucage. On a fait un simple tirage photo du décor vide que l’on a projeté sur un grand écran, on a mis les comédiens devant, et on a repeint par-dessus. Il suffisait ensuite de trouver le bon axe pour que les images se superposent.

A la française… Justement, vous vivez à New York. Vous sentez-vous aujourd’hui plus américain ou français ?
Je ne sais plus trop quelle est ma vie, pour être honnête. Lorsque je reviens à Paris, j’ai l’impression que l’on repart dans le passé. On est de plus en plus à droite, et ça ne me réjouit pas vraiment. Je trouve que l’on régresse, c’est la sensation que j’ai quand je reviens une fois par an en France. Ce qui ne me donne pas spécialement l’envie d’y venir plus souvent.
Pour moi, l’évolution va de la droite vers la gauche, pas l’inverse, et ça me chagrine. En plus, je vis avec mon fils à New York. Il adore New York et n’a pas du tout envie de revenir à Paris. Donc pour l’instant, tout va bien comme ça.

Et que pensez-vous du cinéma français contemporain ?
Je trouve qu’il est encore très scindé, entre le cinéma d’auteur et le cinéma commercial. Après, on peut trouver quelques réalisateurs comme Cédric Klapisch que j’aime beaucoup et que je trouve bien à sa place entre les deux. Il fait des films qui marchent tout en étant un auteur.

Mouais… Je ne suis pas vraiment d’accord avec vous. Ses films sont sympas, personnels, amusants, sûrement au-dessus de la moyenne, avec quelques idées, mais il s’est quand même pas mal lâché sur son dernier : «Paris»… C’est limite irregardable…
Ah bon ? Je ne l’ai pas encore vu. Mais toujours est-il que le cinéma français contemporain me laisse un peu de marbre. Moi je suis un nostalgique, j’adorais les films avec Louis de Funès par exemple. Mon frère se fout de ma gueule, il trouve que j’ai des goûts ringards, mais j’adore encore aujourd’hui «L’aile ou la cuisse», c’est fabuleux. Avec Julien Guiomar…

Tricatel !
Exactement. C’est plein d’inventivité, d’idées originales, ça ne se prend pas au sérieux, c’est exaltant. J’aime ce cinéma. Mais aussi «Le magnifique» avec Jean-Paul Belmondo. C’est le cinéma français que j’aime, enthousiaste. J’ai essayé d’insuffler un peu de cet esprit dans les scènes de bureau de «La science des rêves».
Ce qui ne me procure aucun plaisir par contre, ce sont les petits films d’auteur bourgeois, ils reflètent une frange vraiment trop étroite de la société.

Et chez les Américains ?
J’aime assez leur cinéma actuel : Miranda July, les films des frères Farrelly, j’avais adoré «Stuck on you» («Deux-en-un»), j’avais trouvé ça hyper original et osé. J’aime beaucoup leurs comédiens de comédie : Jack Black bien sûr, mais Jim Carrey, Ben Stiller, Will Ferrell.


Vous évoquiez tout à l’heure votre récent tournage au Japon. C’était plus précisément à Tokyo, pour le triptyque «Tôkyô», dont les deux autres segments sont réalisés par Leos Carax et Joon-Ho Bong. Comment vous êtes-vous retrouvé dans cette aventure ?
Je ne sais plus trop… Je suis arrivé en dernier, eux deux étaient déjà associés au projet et ils m’ont choisi pour compléter le trio.
Le concept, c’était qu’on apporte trois points de vue différents sur la ville. Moi je voulais faire un truc plus interactif, mais ils n’ont pas voulu. J’aurais aimé qu’une histoire commence avec la fin de l’autre, que les films se répondent entre eux, mais au final, ils sont tous indépendants.
Mon segment s’appelle «Interior Design» et j’en suis content. Je pense que les trois sont bien. En tout cas, cette expérience au Japon m’a vraiment beaucoup plu.

«Tôkyô» sortira courant 2008, quels sont vos projets de réalisation pour cette année ?
Il y en a plusieurs, mais le plus avancé est «The return of the Ice Kids», qui est un scénario que je coécris actuellement et qui se passe dans l’école technique la plus pointue au monde. Elle se trouve dans le Massachussetts, une école de génies qui bossent avec la NASA… C’est une histoire de science-fiction sentimentale : on suit le parcours d’une fille, et puis il y a des voyages dans le temps, c’est un projet un peu fou, et il y aura aussi beaucoup de musique.
La musique revient toujours.


Repères : Michel Gondry en 10 dates

1964 Naissance le 1er janvier à Versailles.
1988 Réalisation de ses trois premiers clips pour son groupe Oui Oui, dont il est le batteur.
1993 Clips pour IAM, Lenny Kravitz, et rencontre avec sa muse Björk pour le clip de «Human Behaviour».
1995 Publicités pour Adidas, Levi’s, Coca-Cola, Nike, Heineken et Smirnoff. Clips pour Björk, Massive Attack et les Rolling Stones.
1997 Clips pour Björk, Foo Fighters, Daft Punk, Beck, Stardust, les Rolling Stones et les Chemical Brothers. Publicités pour Air France, GAP et CityBank. Réalisation du court métrage « La Lettre ».
2001 Premier long métrage : «Human Nature».
2002 Clips pour Radiohead, Noir Désir, Kylie Minogue et White Stripes.
2004 Premier succès au cinéma : «Eternal Sunshine of the Spotless Mind».
2006 «Block Party» et «La science des rêves». Pub pour Nespresso.
2008 Sortie de «Be Kind Rewind».


Les films «swédés» dans «Be Kind Rewind»

«2001, l’odyssée de l’espace» de Stanley Kubrick.
«Carrie» de Brian DePalma.
«SOS Fantômes» d’Ivan Reitman.
«Le Roi Lion» de Roger Allers et Rob Minkoff.
«RoboCop» de Paul Verhoeven.
«When we were kings» de Leon Gast.
«Boys n’ the hood» de John Singleton.
«Miss Daisy et son chauffeur» de Bruce Beresford.
«King Kong» de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper.
«Men in Black» de Barry Sonnenfeld.
«Rush Hour 2» de Brett Ratner.


«Be Kind Rewind» de Michel Gondry, avec Jack Black, Mos Def et Danny Glover. En salles le 5 mars.